Esclavage

Affranchis de 1848 – Paul DEMOSTHENES, esclave commandeur

En cette année 2018, les Réunionnais célèbreront les 170 ans de l’abolition de l’esclavage. Pour commémorer l’abolition, j’ai décidé de parler de mes ancêtres esclaves qui ont été affranchis en 1848. Dans ce billet, j’évoque la vie de Paul DEMOSTHENES, père de Faustin DEMOSTHENES dont j’avais parlé précédemment.

Adeline TARPELIA et Paul DEMOSTHENES, esclaves de Urbain LESPORT

Mon aïeule Adeline était esclave sur une une propriété appartenant à la succession de Urbain LESPORT au lieu-dit le Portail àSaint-Leu.

Elle y avait eu 4 enfants naturels Paul, Marceline, Faustin mon ancêtre et Clémence. Ces derniers avaient reçu le nom de DEMOSTHENES en 1848, et non le nom de TARPELIA attribué à leur mère, comme cela aurait dû être le cas pour des enfants naturels. Paul DEMOSTHENES avait donc reconnu ses enfants au moment de l’abolition. A son mariage en 1886, Faustin DEMOSTHENES ignorait le domicile et la profession de son père. On peut donc en déduire qu’il n’a plus eu de contacts avec son père après l’abolition.

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Cellule familiale de Paul DEMOSTHENES

Paul DEMOSTHENES esclave commandeur

Pour en savoir plus sur la vie de Paul DEMOSTHENES quand il était esclave il faut consulter les feuilles de recensement de son maître, Urbain LESPORT.

Au recensement de 1843 à Saint-Leu, il est nommé Paul 1er (peut-être en référence à l’existence de son fils Paul né 1840). Il est décrit comme de caste créole de couleur noir aux cheveux crépus mesurant 1m68 et exerçant la profession de commandeur. Le terme « créole » ne représente pas une caste mais indique que l’esclave est né sur l’île. S’il est esclave, et qu’il est né à Bourbon, c’est donc que sa mère était aussi esclave.

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Recensement de la Succession Lesport 1843 St-Leu (Source: AD Réunion, 6M508)

Au recensement de 1846 à, Paul était âgé de 46 ans, de caste créole, de couleur rouge aux cheveux lisses, mesurait 1m63 et était charpentier commandeur.

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Recensement de la Succession Lesport 1846 St-Leu (Source: AD Réunion, 6M510)

La propriété comptait en 1846 un total de 96 esclaves (71 créoles, 8 malgaches, 17 cafres mozambiques), mais ne comptait pas d’animaux, de plantations.

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Recensement de la Succession Lesport 1846 St-Leu (Source: AD Réunion, 6M510)

Certains détails physiques diffèrent selon le recensement, mais l’âge, l’origine et la 5ème position sur la feuille de recensement sont les mêmes. On peut imaginer que les recensements ont pu être réalisés en présence de régisseur différents.  Paul avait une position relativement importante sur la propriété puisqu’il était commandeur puis charpentier commandeur.  Le commandeur était l’esclave nommé par le propriétaire pour diriger les autres esclaves au travail. Il disposait d’une certaine autorité physique et morale. Il s’occupait aussi des châtiments si bien qu’on représente souvent le commandeur avec un fouet.

Le domaine d’Urbain LESPORT ne comptait pas de terres cultivées, le travail n’y était peut-être pas trop pénible.  J’aime à croire que Paul DEMOSTHENES n’était pas donc pas forcé d’être un de ces commandeurs violents comme on les représente presque systématiquement. Dans notre patrimoine musical, il existe une magnifique chanson qui évoque cette figure de l’esclavage qu’était le commandeur.  Dans Komandèr, un esclave parle de ses souffrances et du commandeur qui le maltraite, mais se dit que le temps des commandeurs sera bientôt révolu. J’ai découvert cette chanson il y a une vingtaine d’années, et j’ai été bouleversé par la poésie de ce texte en créole comme par la force du message. C’est devenu l’une de mes chansons créoles préférées alors même que je ne savais pas que j’avais un ancêtre esclave commandeur.

Paul DEMOSTHENES après l’abolition

Une fois libre Paul DEMOSTHENES ne quitta pas la commune de Saint-Leu. Il y épousa en 1854 Louise DONVAL, plus jeune de 25 ans, qui était veuve depuis 3 ans. Louise DONVAL était aussi une créole affranchie de 1848 à Saint-Leu.  Les mariés ne produisirent pas un extrait des registres spéciaux, mais un extrait d’âge qui précisait leur année de naissance et le nom de leur mère.

Paul et Louise étaient cultivateurs au Grand Fond à Saint-Leu. On peut donc imaginer qu’ils ont fait partie des ces affranchis qui ont acquis un petit lopin de terre pour subsister à leurs propres moyens et surtout pour éviter le travail obligatoire. Le décret d’abolition donnait la liberté aux anciens esclaves mais rendait obligatoire pour ces dernier d’avoir un contrat d’engagement avec un employeur de leur choix. Seuls les affranchis qui pouvaient justifier d’une pièce de terre, d’un revenu et ou d’un métier productif étaient dispensés du contrat d’engagement.

Paul DEMOSTHENES et Louise DONVAL eurent un enfant nommé Henry Paul qui mourut en bas-âge. Louise DONVAL mourut en 1857, 10 jours après le décès de son fils, elle avait 33 ans.

Paul DEMOSTHENES se remaria en 1861, il avait alors 61 ans. Sa deuxième épouse Joséphine DORLIN avait 13 ans de moins que lui et était veuve et elle aussi une affranchie de 1848. Le couple semble avoir toujours vécu au Grand Fond à Saint-Leu. Joséphine décéda en 1885 à Saint-Leu, Paul DEMOSTHENES avait alors 85 ans.

Malgré mes recherches dans les registres, je n’ai toujours pas trouvé le décès de Paul DEMOSTHENES. Je sais donc qu’il était encore vivant le 22 Décembre 1885 quand sa deuxième épouse est décédée.

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Lieux-dits « Grand Fond » et « Le Portail » commune de Saint-Leu (Source: fr.mappy.com)

Conclusion

Paul DEMOSTHENES vécut 49 ans en esclavage et au moins 37 ans en homme libre. Voilà quelqu’un qui aurait eu des histoires sûrement intéressantes à raconter. J’aurais aimé lui demander comment il a vécu tous ces changements et surtout pourquoi il a été séparé d’Adeline et de ses enfants.  Comme beaucoup d’esclaves, il n’aura pas laissé beaucoup de traces dans les archives. Il aura au moins laissé un patronyme qui sort de l’ordinaire et qui est encore porté aujourd’hui à la Réunion. Et finalement, il y a au moins deux personnes qui parlent encore régulièrement de lui aujourd’hui, mon père et moi.

2 réponses »

  1. Passionnants et bien écrits, c’est un plaisir de retrouver ces récits qui nous emmènent sur ton île.

  2. Quelle vie ! Cette période de l’histoire est vraiment passionnante. Paul DEMOSTHENES a eu une vie assez longue pour pouvoir profiter, je l’espère, de cette liberté qu’il a acquise après 1848. Toutefois, la vie ne devait pas être facile.
    Bravo en tout cas de leur rendre hommage pour cet anniversaire des 170 ans de l’abolition de l’esclavage.

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